Héritiers de la traite : « Remboursez ! » ?

Exiger des héritiers de la Traite qu’ils réparent moralement et financièrement les méfaits de leurs ancêtres : Est-ce possible, est-ce légitime ? La question clive chez les historiens, mais permet in fine d’instaurer un dialogue entre descendants d’esclaves et propriétaires d’esclaves.

« La culpabilité de l’esclavage n’est pas héréditaire, les capitaux, si. Les héritiers des capitaux provenant de l’esclavage ont donc une dette envers ceux qui l’ont subi », assène Louis-Georges Tin, le président du Conseil Représentatif des associations noires. C’est presque devenu une tradition : tous les 10 mai, journée nationale de mémoire de la traite, de l’esclavage et de leur abolition, le militant anti-raciste accuse. En 2014, il demandait réparation aux entreprises qui auraient fait fortune sur la Traite : les banques Mallet et Hottinger, et les familles bordelaises Gradis, de Bethmann, et Balguerie-Stuttenberg. En 2015, c’était au tour d’Ernest-Antoine Seillère, ancien patron des patrons, d’être assigné devant les tribunaux pour crime contre l’Humanité et recel de crime contre l’Humanité.

Son mot d’orde tient en trois R : Reconnaissance, Réparation, Réconciliation. « On ne peut pas se réconcilier tout seul, explique Louis-Georges Tin. Nous avons commencé par contacter le descendant des Gradis, qui nous a fui. Celui de de Bethmann nous a expliqué qu’il faisait du jazz, et que c’était donc une forme de réparation. Ernest-Antoine Seillère refuse tout dialogue », raconte le justicier de l’esclavage.

Généalogie

Qu’entend Louis-Georges Tin par « réparations » ? « La première des réparations, c’est la vérité. Il faut donc que les descendants de négriers restituent les archives de leurs familles, qu’ils financent des travaux de recherche universitaire et leur diffusion. Cela peut aussi passer par la délivrance de bourses universitaires aux descendants d’esclaves », propose l’ancien normalien. L’idée est séduisante, mais elle pose une première question : comment retrouver les bénéficiaires des profits entâchés du sang des esclaves, alors que ce système a été aboli il y a 150 ans ? « J’ai retrouvé les noms des négriers bordelais grâce aux ouvrages d’Olivier Petre-Grenouilleau, puis j’ai effectué un travail de généalogie descendante. Je suis tombé sur le nom de l’ancêtre d’Ernest-Antoine Seillère par hasard, en parcourant la liste des bénéficiaires de l’argent versé par Haïti aux propriétaires d’esclaves pour acquérir son indépendance », explique le chercheur.

Autre exemple : une base de données recensant les 46 000 propriétaires d’esclaves bénéficiaires de dédommagements lors de l’abolition de l’esclavage en Angleterre. Elle a été mise en ligne par deux historiens anglais en juillet dernier. « Mais nous nous heurtons souvent à un problème : le manque de documents », regrette Louis-Georges Tin. Difficile, donc, d’exiger des réparations à ceux que l’on retrouve, et pas à ceux qui seraient passés entre les mailles du filet.

Afro-américain riche vs Africain pauvre ?

Quand bien même ces héritiers seraient retrouvés, le temps écoulé et les trajectoires familiales rendraient parfois insensées ces demandes de réparations individuelles. Frédéric Régent1, historien, pointait sur les ondes de France Culture sa propre situation, descendant à la fois d’esclaves et de propriétaires d’esclaves. Marcel Dorigny2, historien de l’esclavage lui aussi, relate une anecdote : « En faisant des tests ADN, un afro-américain de la classe moyenne à la recherche de ses racines a appris que ses aïeux provenaient d’une région du Cameroun. Il s’y est rendu et a exigé une lettre d’excuse d’un pauvre camerounais descendant de marchands d’esclaves. Cela n’avait aucun sens ! ». Même la loi Taubira de 2001 s’y est cassé les dents. Elle contenait un volet traitant des réparations. « Il n’a pas été adopté par l’Assemblée nationale, car les Etats africains s’en sont émus. Qui allait réparer quoi ? En Afrique, une partie de la population a vendu l’autre ! », poursuit Marcel Dorigny.

Réparer l’irréparable ?

« C’est irréparable (…) Le terme de réparation ne me plaît pas beaucoup. Il implique qu’il puisse y avoir réparation. Non, ça ne sera jamais réglé. Je veux penser en termes moraux plus qu’en termes commerciaux. Sortir de la victimisation est fondamental ». L’interprétation de ces mots d’Aimé Césaire donne lieu à une controverse entre partisans et opposants du débat: le « chantre de la négritude » était-il opposé au principe même de réparations ? Ou simplement à l’utilisation de ce mot ?

Jeanne Wiltord, psychanalyste, penche pour la première solution. Sur le site Slate.fr, elle expliquait : « La souffrance engendrée par l’esclavage dans la population antillaise relève du traumatisme(…) : les évènements qui ont eu lieu dans le passé, n’arrivent pas à s’y inscrire, et continuent à fonctionner comme s’ils étaient actuels ». Elle estime que des réparations financières seraient une réponse inadaptée : « Dans toute demande, il y a une demande d’amour et de reconnaissance, mais y porter réponse par des compensations matérielles ne fait que relancer la demande, sans jamais arriver à la satisfaire », s’inquiète-t-elle. Caroline Oudin est aussi de cet avis : « Les effets de l’esclavage ne sont pas uniquement économiques, ils sont aussi psychiques. La vision raciale ségrégationniste a été intériorisée aux Antilles, y compris par la population de couleur. Ce traumatisme là, l’argent ne le réparera pas ».

Une mémoire exemplaire

Alors, que faire ? « Le philosophe Tsvetan Todorov, dans son ouvrage « Les abus de la mémoire », fait le distinguo entre une mémoire littérale, qui conserve le traumatisme et la souffrance, et une mémoire exemplaire par laquelle la connaissance du passé permet de comprendre le présent et de préparer le futur. Le musée afro-brésilien de San Paulo par exemple s’inscrit dans la seconde : s’il contient des salles consacrées à l’histoire de l’esclavage, il met l’accent sur l’apport des africains à la culture brésilienne. C’est vers ce genre de « réparations » morales que nous devrions nous tourner », avance Caroline Oudin-Bastide. Louis-Georges Tin rejette l’opposition qu’il estime artificielle entre des réparations morales et financières : « Lorsque nous demandons l’édification d’un musée de l’esclavage en métropole, on nous dit que cela coûterait trop cher. Inversement, des dédommagements financiers auraient forcément une dimension symbolique ».

Si l’idée d’un devoir de l’Europe envers les victimes de l’esclavage, peuples ou Etats, est largement partagée, les problèmes méthodologiques rendent peu crédibles l’idée de réparations individuelles. Mais l’existence même de cette revendication oblige les institutions à prendre en charge le débat. « Nous avons demandé à la ville de Bordeaux de mettre en place une commission pour la réconciliation. Si dans un premier temps, Alain Juppé a qualifié notre proposition de « saugrenue »,

la Ville a finalement organisé des rencontres avec les familles d’esclavagistes dans le cadre de la commission pour la diversité et contre la discrimination », conclut Louis-Georges Tin, qui y relève une première victoire.

1 Auteur de l’ouvrage « Libres et sans fers »

2 Auteur de l’ouvrage « Atlas des esclavages de l’Antiquité à nos jours »

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